Le bruit au travail, un risque ancien et maîtrisé ? Pas si sûr à en croire les résultats de la dernière édition de l’enquête sur ce sujet. À l’occasion de la 9° édition de la Semaine de la Santé Auditive au Travail du 14 au 19 octobre, l’association JNA (journée nationale de l’audition) a publié le 3 octobre les résultats de l’enquête JNA-Ifop 2024 « Bruit, santé auditive et qualité de vie au travail – Vague 8 ».
Certains résultats sont similaires aux années précédentes : les secteurs les plus exposés restent le BTP (83 %), l’agriculture et l’industrie (72 %) et le commerce (55 %). Tous secteurs confondus, non seulement 6 actifs occupés sur 10 se disent gênés par le bruit sur le lieu de travail, mais un actif occupé sur 2 estime qu’il y a des répercussions auditives du fait de ce bruit. « Toutes les catégories des actifs sont concernées [par ces répercussions auditives], quel que soit l’âge, le secteur d’activité, si on fait du télétravail ou pas, si on est en bureau ou en open space », appuie Enora Lanoë-Danel de l’Ifop.
Parmi ces répercussions « on retrouve de la fatigue (60 %), du stress (50 %), mais il y a aussi des conséquences qui sont plus concrètes : 37 % des personnes ressentent des gènes auditives, 32 % subissent des acouphènes et 24 % disent qu’il y a une forme de surdité qui s’installe. Donc c’est tout un gradient de conséquences qui sont assez généralisées en réalité ». Les surdités « qui sont quand même les conséquences les plus lourdes, les plus impactantes, cela concerne c’est 6, 4 millions de français en poste de travail ».
Autres chiffres marquants :
- quasiment 10 millions d’actifs disent qu’ils souffrent de gêne auditive, qu’il y a une diminution momentanée de la compréhension de la parole du fait du bruit et là encore, quel que soit l’âge, le lieu de travail, le mode de travail ;
- un tiers des actifs occupés connaissent au moins un de leurs collègues qui souffrent d’acouphènes ou de perte d’audition.
Ces chiffres font dire à la chargée d’études de l’Ifop que « l’audition n’est pas une problématique de santé qui ne s’adresserait qu’aux seniors, mais une problématique de santé globale ». Dans tous les sens du terme, car cela n’est pas non plus un enjeu de santé physique, seulement. L’enquête a aussi questionné les travailleurs sur leur vécu au travail avec des questions portant sur des symptômes de mal-être comme « au travail, vous vous sentez épuisé mentalement ? » ou « vous avez du mal à être enthousiaste à propose de votre travail ? » pour lesquelles, les personnes interrogées pouvaient répondre toujours, souvent, parfois ou rarement.

Enora Lanoë-Danel indique que les personnes qui ont le plus de symptômes qui peuvent s’apparenter à des indicateurs de risques sont aussi des personnes pour qui les répercussions auditives sont plus importantes. Elle appelle à la prudence, cette tendance est « à prendre avec des pincettes car il s’agit d’un sondage donc du déclaratif, et corrélation ne veut pas dire causalité », mais cela pourrait être « un point intéressant à approfondir, peut être via des études scientifiques ».
Christine Vannier, médecin directeur du centre de prévention Bien Vieillir Agirc-Arrco d’Auvergne Rhône-Alpes qui présente notamment les bilans de prévention (voir encadré), explique aussi que : « les troubles auditifs altèrent les capacités mnésiques. On a de nombreuses études qui ont montré qu’avoir une bonne audition c’est aussi préserver sa mémoire et même préserver le risque de maladie d’Alzheimer ». Pour elle, une perte auditive non prise en charge peut entraîner, dans certains cas, une « fragilité physique avec des troubles de l’équilibre, des risques de chute, mais également une fragilité psychologique avec une perte de lien social, des troubles de l’humeur ; et une fragilité cognitive, avec une augmentation des risques de maladies neurodégénératives ».
Selon l’enquête, une entreprise sur deux a mis en place au moins une mesure pour réduire le bruit et les nuisances sonores. Les dispositions les plus répandues sont les protecteurs individuels contre bruit (PICB, 31 %) et les casques de communication spécifiques (28 %). Viennent seulement ensuite des mesures plus globales comme le réaménagement des espaces (23 %), des créations d’espaces pour s’isoler du bruit (23 %) ou des sessions d’information et de sensibilisation pour modifier les comportements collectifs (21 %).
On peut noter des évolutions intéressantes par secteur. Les plus concernés proposent davantage de mesures de protection que leurs homologues du commerce, du service et de l’administration. Mais, par rapport à 2023, l’agriculture, l’industrie, le BTP proposent moins ces protecteurs individuels, alors que les secteurs moins traditionnellement touchés par ces problèmes de bruit, les mttent davantage à disposition. « La cause n’est pas acquise », souffle alors Enora Lanoë-Danel. Ce sondage montre aussi dans chez certaines populations (ouvriers par exemple), le bruit est encore considéré comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien au travail.
Cédric Aubert, médecin du travail et auteur d’une thèse de doctorat sur la fatigue auditive, rappelle les résultats de la dernière enquête Sumer qui remonte à 2017, qui montrait que le bruit restait probablement le seul risque physique en augmentation en milieu de travail. Tous les autres risques physiques, les vibrations, les rayonnements optiques ont tendance à diminuer. De plus, selon lui, au moins un tiers des travailleurs en France et même en Europe sont exposés au bruit et parfois même co exposés à des substances ototoxiques (des produits qui vont pouvoir potentialiser l’effet toxique du bruit sur l’oreille).
Il explique le phénomène de fatigue auditive : « Avant d’arriver à la surdité, l’oreille passe par une étape de fatigue auditive qui a été très bien démontrée, d’abord dans l’armée chez les pilotes d’hélicoptère, puis en milieu civil. Ce phénomène de fatigue auditive serait une saturation de la cochlée (composant de l’oreille interne) due au bruit, qui est réversible, après une nuit de sommeil ou une période de repos sans exposition au bruit ». Il existe habituellement un réflexe de protection de l’oreille : le tympan se met en contraction pour limiter l’exposition de l’oreille interne au bruit. Or, ce réflexe a tendance à diminuer en cas d’exposition prolongée au bruit.
C’est ce qui donne cette fatigue auditive physiologique objective, par opposition à une fatigue auditive qui pourrait être simplement perçue. Si cette fatigue auditive se répète dans le temps, elle peut entraîner à terme une surdité, donc une perte auditive qui va être, elle, irréversible. Il appelle donc à « renforcer encore et toujours les actions de prévention, la communication et la sensibilisation des salariés, la mise à disposition de protecteurs efficaces et surtout la réduction du bruit à la source ».
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Les bilans de prévention des centres de prévention Agirc-Arrco
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| Christine Vannier détaille la réalisation de bilans de prévention qui sont proposés dans les centres de prévention répartis sur le territoire français. Ceux-ci peuvent être faits « en présentiel mais également en téléconsultation pour essayer d’aller au plus près des personnes qui sont éloignées des lieux de consultation ».
Un site internet permet aux bénéficiaires Agirc-Arrco et à leurs conjoints de prendre rendez-vous pour ces bilans de prévention et de connaître le lieu le plus proche qui leur permet de se faire ce bilan. « L’objectif de ces centres, c’est d’être au plus près du bien vieillir, de permettre à la personne d’avancer en âge le mieux possible, d’être en santé le plus longtemps que possible ». Dans ce but, le bilan de prévention est réalisé par « deux professionnels, un médecin et un psychologue pour avoir une approche globale de la santé à la fois physique et psychosociale ». En terme de prévention, il aborde tout ce qui est autour de la nutrition, de l’activité physique, des dépistages, des vaccinations et la question de la santé des oreilles (audiométries) et des yeux. Ces bilans permettent de déterminer quel est le profil de la personne. Les profils dits « robuste » n’ont pas de besoin spécifique, ils peuvent revenir faire un bilan dans 3 ans ou plus. Les profils fragiles sont dirigés vers leur médecin traitant qui sera plus à même de les suivre. Et le centre de prévention s’occupe des profils très fragiles avec des vulnérabilités diverses : trouble auditif, problème de poids, sédentarité, problème d’aidance, etc. Ces personnes se voient proposer un parcours de prévention qui comprend des bilans spécifiques (diététicienne, neuropsychologue par exemple), des accompagnements individuels ou des ateliers collectifs. L’objectif de ces centres est « de faire en sorte que la personne ressorte des bilans en étant convaincue que finalement sa santé, c’est elle qui en est le grand artisan et que son mode de vie est essentiel pour arriver à bien vieillir. Puisqu’on le voit, dans les déterminants de santé, le facteur génétique ne compte que pour 16 %. Et on sait même, avec l’épigénétique qu’on peut agir sur l’hérédité ». Pour espérer avec une « longévité agréable », il faut viser « un mode de vie sain avec une alimentation équilibrée, un bon niveau d’activité physique, […] et des liens sociaux qui perdurent tout au long de sa vie ». |








