« Adapter le travail à l’homme […] en vue notamment de limiter le travail monotone et le travail cadencé et de réduire les effets de ceux-ci sur la santé ». Le quatrième principe de prévention (art. 4121-2 du code du travail) concerne aussi l’intelligence artificielle (IA). Tel est, peu ou prou, le message transmis par les intervenants de la conférence annuelle de l’Etui (Institut syndical européen) sur la sécurité et la santé au travail (SST) consacrée à l’intelligence artificielle organisée les 11 et 12 décembre derniers à Bruxelles. Selon eux, il convient d’adapter l’IA à l’homme, et non l’inverse. Un chemin que ne prend pas (assez) le monde du travail, déplorent-ils.
« Ce que l’IA ne peut pas faire reste pour les humains et pas le contraire » dans bon nombre d’organisations, regrette ainsi Mehdi Dastani, professeur et directeur du groupe sur les systèmes intelligents au département des sciences de l’information et de l’informatique à l’Utrecht aux Pays-Bas. Cette pratique entraîne « une polarisation et une division » des savoir-faire des travailleurs puisque, pour les travaux restants confiés aux humains, « soit les compétences requises sont élevées, soit il ne faut pas de compétences ».

Même inquiétude du côté d’Agnieszka Piasna, chercheuse senior à l’Etui.« Alors que l’IA doit permettre de se libérer de tâches cognitives à faible valeur ajoutée et de garder la meilleure partie pour les travailleurs, il n’y a pas de confirmation de cette vision positive lors de questionnements de travailleurs », déplore-t-elle. Dans la majorité des cas, « les outils d’IA sont vendus pour des tâches complexes », constituant l’essence de la tâche, alors que l’IA pourrait être utilisée comme « un outil pour renforcer le travail cognitif » (complémentarité, renforcement, etc.).
À l’inverse, « l’aspect contrôle et correcteur devient l’essentiel du travail » et « les travailleurs sont réduits à rentrer leurs propres données pour corriger l’outil », poursuit-elle. « L’expertise principale est retirée au travailleur ». Et cela pose des questions en matière de « compétences et de qualifications qui s’érodent », ce qui risque d’engendrer des coûts économiques et humains sur le temps long.
Le propos s’avère plus contrasté du côté de Sascha Wischniewski, responsable de l’unité sur les facteurs humains et l’ergonomie à l’Institut fédéral allemand de la sécurité et de la santé au travail (BAuA). Il affirme que « les robots humanoïdes constituent une substitution et ne sont pas forcément une mauvaise chose ». Ils permettent de réduire « des tâches dangereuses ou physiques » ou de combler des postes « dans des secteurs qui manquent de main d’œuvre » par exemple.

Toutefois, Sascha Wischniewski insiste sur le fait « qu’il faut être prudent ». Il est important de « ne pas déléguer les tâches résiduelles aux humains ». Au contraire, « ce sont les humains qui doivent déléguer aux robots humanoïdes ce qu’ils ne peuvent ou veulent pas faire ». Il renforce ses dires en soulignant « qu’il ne faut pas laisser les machines nous donner les mauvaises tâches ».
Il est nécessaire « d’adapter la technologie à l’humain et pas l’inverse », martèle Giacinto Barresi, professeur au laboratoire de robotique de Bristol. Selon lui, il faut « rendre la technologie intuitive » et « atteindre un équilibre entre l’humain et la technologie ». Dans le cas des exosquelettes par exemple, le processus est multifactoriel avec la prise en compte de défis multiples, « l’ergonomie physique, l’ergonomie cognitive et l’ergonomie organisationnelle ».
L’IA « permet de sortir les humains de situations dangereuses et d’améliorer la productivité au travail », abonde Colin Chambers, ingénieur senior à la division scientifique du « Health and Safety Executive » (laboratoire anglais). À titre d’exemples, « des drones peuvent être utilisés pour l’entretien d’équipements ou de bâtiments », tels que des oléoducs, des gazoducs, des parcs éoliens, etc. Les systèmes d’IA permettent aussi de « suivre l’entretien des véhicules dans le temps et de prédire les problèmes techniques et incidents potentiels ». Ou encore l’IA peut « vérifier que les travailleurs portent les bons équipements de protection individuelle » (EPI). En revanche, certains utilisent l’IA « pour générer des études HAZOP » (pour Hazards and operability study, approche d’évaluation des risques), ce que Colin Chambers qualifie « d’assez inquiétant ».

Là également, le discours est nuancé. Il ne faut pas oublier que « des erreurs de détection par les drones et des pertes de signal » peuvent se produire, tout comme « des difficultés à s’adapter aux données » pour le suivi de l’entretien des véhicules, « des problèmes pour la vérification des procédures » dans le cas des études HAZOP, et « des faux positifs » lors du contrôle du port des EPI. De ce fait, Colin Chambers met en exergue que « l’humain reste la mesure principale de surveillance en cas d’échec de l’algorithme s’il est inadapté aux situations de la réalité ». « L’IA ne doit pas être utilisée pour remplacer les systèmes de sécurité, poursuit-il. Elle peut seulement être utilisée comme système de sécurité additionnel. »
La diminution du nombre d’accidents du travail induite par le déploiement des systèmes d’IA n’est pas encore prouvée, ajoute Aida Ponce del Castillo, chercheuse senior au sein de l’Etui, qui signale que « le niveau d’accident du travail n’a pas été réduit en 2023 ».
Plusieurs intervenants de la conférence s’accordent sur le fait « qu’il ne faut pas humaniser l’IA ». C’est notamment le cas de Dearbhal Murphy, secrétaire général adjoint de la Fédération internationale des acteurs (FIA), pour qui l’IA « n’est pas un humain donc il ne faut pas utiliser des termes qui confèrent à cette représentation un caractère humain ».
Fernando Lasarte Prieto, interprète et traducteur professionnel, rejoint son opinion et précise qu’il « n’aime pas parler d’intelligence artificielle car ce sont des machines et il n’y a donc pas d’intelligence ». Bien que l’IA permette « un traitement des données très efficace » dans le métier d’interprète/traducteur lors de la préparation en amont d’une conférence ou pour la synthèse de réunions, « l’IA ne se substitue pas à la communication humaine », appuie-t-il.
Dans un écosystème où beaucoup d’employeurs n’ont pas les compétences pour affronter les problématiques liées à l’IA au travail, il est pourtant essentiel d’attribuer les bonnes tâches à l’IA et aux humains afin de ne pas compromettre le sens du travail et la sécurité des salariés. Phoebe Moore, professeur à l’université d’Essex et à la Copenhagen Business School, conclue en certifiant que « l’IA n’est pas un jouet car il y a un potentiel d’interférences, de prédiction et d’apprentissage ». Un outil qui ne peut donc pas être traité « comme un simple objet ».








