Après avoir proposé, en mars 2023, un rapport d’enquête sur les usages et les impacts de l’intelligence artificielle (IA) sur le travail au prisme des décideurs, le LaborIA a récemment publié la synthèse générale de ce rapport dans laquelle il formule des recommandations.
Pour rappel, le LaborIA est un laboratoire de recherches visant à analyser et anticiper les conséquences de l’apparition de l’IA sur le monde du travail, lancé en 2021 par le ministère du travail et l’nstitut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria).
L’enquête visait à renforcer les connaissances sur l’interaction humains-machines et les enjeux d’appropriation de l’IA dans le monde du travail. Réalisée avec l’appui du ministère du travail, de la santé et des solidarités et l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria), l’analyse a fourni trois constats principaux :
- le déploiement des systèmes d’IA dans les organisations n’est pas le point d’aboutissement des processus d’innovation mais bien un nouveau point de départ ;
- les échecs et les réussites des projets d’IA sont dépendants des conflits de priorité dans le travail. En effet, on décèle une opposition entre une logique gestionnaire de l’IA des concepteurs et décideurs et une logique du travail réel propre aux salariés ;
- la mise en place des systèmes d’IA dans les organisations peut avoir des effets inattendus sur l’organisation du travail et le management : reconfiguration des rôles professionnels et des référentiels de qualification, questionnement sur le rôle de manager intermédiaire, polarisation du travail, etc.
On peut noter que la polarisation du travail se traduit par le déclin de la part des emplois de moyenne qualification (employés et ouvriers qualifiés) au profit des emplois les plus qualifiés (cadres et professions intermédiaires) et les moins qualifiés (ouvriers et employés peu qualifiés).
Le LaborIA alerte également sur la possibilité de « configurations aliénantes » de l’IA au travail se traduisant soit par un excès de confiance, un excès de prudence, un effet de contentement, ou même une perte de compétences ou une perte de conscience. Ces situations émergent de l’absence ou de l’échec de compromis. Les travailleurs perdent la maîtrise du travail réalisé et la conscience des résultats obtenus dans leur travail. La conséquence est souvent un rejet ou une mise à distance de l’IA.
À l’inverse des « configurations aliénantes », l’IA peut, si elle est déployée dans de bonnes conditions, permettre des « configurations capacitantes » prenant la forme d’une augmentation de la remédiation, de la délégation, de la sécurisation, de la rationalisation et de la coopération.
Au vu des multiples effets de l’installation des systèmes d’IA sur les individus, les tâches, les activités et les méthodes, le LaborIA émet cinq recommandations pour « nourrir le dialogue social technologique » autour du déploiement de l’IA. Il est ainsi suggéré de :
- partir du travail réel pour penser le rôle et la place des systèmes d’IA : implication des travailleurs dès le début ;
- garantir la co-conception des systèmes d’IA et organiser le dialogue en continu : interactions rapprochées avec tous les protagonistes, co-définition de la configuration socio-technique (objectif de l’IA, règles d’usage, ergonomie, interface, distribution des rôles et des tâches, paramétrage de l’algorithme et du niveau d’erreur acceptable dans le travail), développement d’une culture collective des usages et incidences de l’IA sur le travail ;
- mettre l’IA au service de la sécurisation des travailleurs : déploiement des systèmes d’IA centrés sur l’amélioration de la qualité de vie au travail, la réduction des risques socioprofessionnels et l’appui aux pratiques professionnelles avec l’IA en tant que « cran de sécurité » ;
- rendre les systèmes d’IA « explicables » : fonctionnement et résultats de l’IA compréhensibles pour l’ensemble des travailleurs en activité ;
- apprendre chemin faisant et accepter une part d’imprévisibilité dans les bouleversements produits par l’IA : prise en compte des potentiels effets inattendus de l’IA sur le travailleur, le travail et l’organisation, retours d’expérience pour développer une culture partagée des usages et postures organisationnelles adaptées.
Ces recommandations doivent s’inclure dans un « processus projet » pour une « IA capacitante » au travail. Il débute par la définition des objectifs, se poursuit par l’analyse du travail et des risques, la conception, l’expérimentation, le déploiement et enfin la prise en compte des inattendus. Entre chaque étape, des phases de dialogue social technologique ont lieu. Et le tout fait appel à quatre typologies de protagonistes (décideurs, concepteurs, ingénieurs, opérateurs) qui participent à la recherche de compromis de rationalité sur les systèmes d’IA. Les instances représentatives du personnel sont également à inclure dans ce processus.
Dans le futur, le LaborIA prévoit de devenir un centre de ressources spécialisé sur les problématiques concernant l’impact de l’IA au travail. Il outillera l’écosystème des politiques de l’emploi et du travail.








