De plus en plus d’équipements dits « intelligents » pour suivre en direct la sécurité et la santé au travail (SST) voient le jour. Dans un rapport publié le 5 décembre (en pièce jointe), l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-Osha) a examiné les défis et les opportunités de neuf outils numériques intelligents dont l’objectif est d’améliorer la sécurité et la santé des travailleurs.
L’EU-Osha note d’abord l’absence d’une définition claire, distincte et largement utilisée des systèmes intelligents de surveillance de la SST. L’agence a donc élaboré la définition suivante : « Les nouveaux systèmes de surveillance de la SST utilisent la technologie numérique pour collecter et analyser des données afin d’identifier et d’évaluer les risques, de prévenir et/ou de minimiser les dommages et de promouvoir la sécurité et la santé au travail ».
L’agence européenne a classé ces systèmes en deux types : proactifs (préventifs) et réactifs, tout en reconnaissant le chevauchement potentiel entre les deux. Les types proactifs facilitent le processus d’évaluation des risques en le rendant plus rapide, plus facile, moins coûteux et parfois continu (24 heures sur 24) ; ils permettent des interventions plus sûres et personnalisées ainsi qu’un retour d’information « en direct ». Ils aident à prévenir les dommages en détectant précocement les risques sur le lieu de travail (environnementaux, comportementaux) ou même en les prédisant (lorsque l’intelligence artificielle et le « machine learning » sont utilisés). Quand les types réactifs permettent de minimiser les conséquences des accidents et des situations d’urgence qui se sont déjà produits ; ils améliorent le signalement des accidents en le rendant plus rapide et plus automatique, notamment.
Parmi les études de cas, on peut citer :
- des solutions numériques intelligentes pour prévenir le syndrome des vibrations mains-bras (SVMB) qui fournissent aux travailleurs des informations en temps réel sur leur exposition au SVMB, en calculant et en affichant leur exposition, pour identifier le moment où les niveaux d’exposition deviennent excessifs entre autres ;
- des semelles intelligentes pour la protection des travailleurs isolés. En cas de chute, un capteur intégré détecte lorsque le travailleur est en position non conventionnelle (c’est-à-dire horizontale). Cela déclenche une pré-alarme faisant vibrer les semelles. Si le travailleur ne réagit pas au bout de 30 secondes, la semelle envoie automatiquement une alerte d’urgence géolocalisée à l’employeur ;
- des capteurs intelligents constitués de détecteurs multigaz qui envoient des alertes aux travailleurs en cas de dépassement de valeurs limites ;
- un brassard intelligent pour l’analyse de données SST et environnementales (qualité de l’air, bruit, etc.) en temps réel avec une valeur prédictive ;
- un bandeau intelligent qui surveille le niveau de fatigue de l’utilisateur ;
- un système qui permet de réaliser des évaluations et des audits SST à distance (à la fois proactif et réactif).
Assez souvent, le déclencheur du déploiement de ces systèmes est un nombre élevé d’accidents du travail ou un volume élevé d’incidents et d’absences pour cause de maladie. Certaines entreprises souhaitent aussi s’attaquer à certains problèmes qui, selon elles, nécessitent des solutions supplémentaires non conventionnelles. Par exemple, dans l’étude de cas « des semelles intelligentes pour la protection des travailleurs isolés », l’employeur a constaté une augmentation du stress, de l’isolement et de la fatigue chez les travailleurs. Et déplorait l’effet limité des solutions traditionnelles.
Les entreprises ont besoin de temps pour présenter la technologie à leurs salariés, les former et répondre aux préoccupations ou aux problèmes avant la mise en œuvre complète des systèmes intelligents, souligne l’agence. Très souvent, pour faciliter l’assimilation de la technologie, les employeurs mettent notamment en œuvre des phases de pilotage, de test et de formation.
Autre facteur de succès : l’implication dès le développement, voire dès la prise de décision, des travailleurs en tant qu’utilisateurs finaux. Dans l’étude de cas « bandeau intelligent pour la surveillance des risques de fatigue », l’entreprise a par exemple mis en œuvre une approche étape par étape, basée sur des discussions et des ateliers, pour familiariser tous les utilisateurs finaux avec la technologie. Cette entreprise a souligné le rôle crucial de ce processus de mise en œuvre, même s’il est complexe et chronophage.
Les auteurs précisent qu’il ne faut pas « prendre des raccourcis » à cet égard, et que des tentatives de simplification ou de raccourcissement du processus peuvent conduire à l’échec du déploiement de la solution.
L’impact le plus évident des technologies numériques issues des systèmes de surveillance de la SST est la prévention proactive et l’évitement des accidents et des événements pouvant mettre les travailleurs en danger immédiat. Pour cela, ces systèmes fournissent souvent une surveillance en temps réel et des alertes immédiates. À titre d’exemple, les preuves recueillies dans l’étude de cas « bandeau intelligent pour la surveillance des risques de fatigue » indiquent une diminution des incidents liés aux véhicules dans les secteurs dépendant du contrôle humain du trafic (maritime, aérien, ferroviaire et routier).
Selon les solutions, les impacts positifs suivants peuvent être cités :
- l’évitement des collisions avec des véhicules ;
- l’évitement d’accidents ;
- une meilleure détection et réaction par rapport aux quasi-accidents (glissades, chutes, etc.) et une minimisation des risques ergonomiques ;
- l’évitement de l’exposition à des gaz toxiques ;
- l’identification de risques dans l’environnement de travail (chaleur excessive, éclairage inadéquat ou niveaux de bruit élevés par exemple).
Si l’EU-Osha constate que les nouveaux systèmes intelligents en SST offrent de nombreuses opportunités, elle ne fait pas abstraction des risques. L’agence note d’abord l’enjeu de la protection de la vie privée et des données car presque tous les systèmes impliquent la surveillance des travailleurs. Elle insiste donc sur la nécessité d’établir un système de protection des données pour anticiper à la fois les risques juridiques (IA Act) et les questionnements des travailleurs.
La plupart des technologies étudiées requièrent la participation active des salariés. Il est donc essentiel de répondre à chacune des préoccupations, en particulier sur le sujet des données qui fait partie des premières craintes exprimées. On peut noter que les travailleurs s’inquiètent aussi de possibles augmentations de charge de travail (devoir faire seul un travail habituellement fait à deux) ou d’impacts sur leur emploi (avec l’expression « getting tired and getting fired » dans le cas du bandeau intelligent pour la surveillance des risques de fatigue).

L’EU-Osha mentionne également la cybersécurité comme un défi connexe, de même que les problèmes techniques potentiels (fausses alertes par exemple). En outre, l’agence relève que ces systèmes peuvent brouiller la responsabilité de la SST en rendant les employeurs de plus en plus dépendants de ces systèmes, au détriment d’autres actions collectives, notamment des mesures organisationnelles.
De même, les travailleurs peuvent se sentir trop protégés et prendre des risques plus importants. L’agence rappelle la nécessité « d’utiliser ces systèmes comme un complément, plutôt que comme un remplacement des mesures de sécurité traditionnelles et du jugement humain qui constituent les éléments d’un cadre de SST plus large ».
Le point crucial pour que ces systèmes aient un effet positif réside dans la manière dont ils sont intégrés dans l’entreprise. Les études de cas soulignent que la mise en œuvre dans chaque entreprise requiert une réflexion approfondie pour adapter les systèmes aux risques, aux pratiques et aux lieux de travail de la structure. Ainsi, une coopération étroite entre le développeur et l’entreprise qui déploie le système est nécessaire pour arriver à une compréhension commune des besoins et des priorités. Une démarche itérative, par étapes, permet d’évaluer l’efficacité du système et d’identifier les marges d’amélioration.
Plus globalement, l’EU-Osha explique que les systèmes de surveillance de la SST innovants fournissent aux employeurs des outils puissants pour recueillir des données sur les travailleurs et les lieux de travail, ce qui accroît encore le déséquilibre des pouvoirs entre employeurs et travailleurs. L’agence alerte donc sur le fait que si les travailleurs ne sont pas consultés mais se voient présenter des décisions générées par des algorithmes concernant leur vie professionnelle, ils peuvent se sentir privés de leur pouvoir d’action, dévalorisés et démotivés, ce qui viendrait diminuer grandement le potentiel positif de ces systèmes en matière de SST.
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