« Pour la première fois depuis qu’elle est mesurée – à partir des années 1980 –, l’intensité du travail diminue », souligne la Dares dans une publication* sur les conditions de travail et les risques psychosociaux publiée le 9 septembre. Une inflexion « inédite », que Nicolas Moreau, adjoint à la cheffe de mission Diffusion statistique, Publications et Communication de la Dares, invite toutefois à relativiser. « Par rapport aux évolutions de long terme, c’est une inflexion assez claire par rapport au message que tout le monde avait en tête, à savoir une augmentation d’intensité depuis plusieurs décennies. Mais la baisse qu’on observe ici n’est pas du tout de la même ampleur que l’augmentation importante qu’on a pu observer en cumul sur les précédentes décennies** », nuance-t-il.
Cette baisse est de 5 points : « la proportion de salariés exposés à au moins trois contraintes de rythme (parmi huit) passe de 43 % à 38 % ». Sur ce facteur de RPS comme sur d’autres, ces « premiers résultats » apparaissent très contrastés.
Plusieurs facteurs d’exposition permettent de qualifier l’exposition à l’intensité du travail. « Environ deux ouvriers sur trois sont exposés à au moins une contrainte de rythme industrielle » en 2024. L’aspect « industriel » recoupe « au moins une des trois contraintes suivantes : la cadence automatique d’une machine, le déplacement automatique d’un produit ou d’une pièce ; des normes de production à satisfaire en une journée ». Si l’exposition aux contraintes de rythme industrielles recule chez les ouvriers (- 7 à – 8 points), les ouvriers qualifiés restent la catégorie socioprofessionnelle la plus exposée à au moins trois contraintes de rythme (55 %).
Pour les employés qualifiés, les professions intermédiaires et les cadres, les « contraintes de rythme liées à une demande extérieure nécessitant une réponse immédiate et celles dues à un contrôle informatisé » enregistrent des baisses comprises entre 6 et 12 points selon les catégories et les contraintes entre 2016 et 2024.
Bien que les cadres restent la catégorie la plus exposée à la pression temporelle au travail (39 %), une baisse de 4 points apparaît. Point notable, cette diminution (constatée de façon globale) est portée par les salariés du privé : « sur la période, la part des salariés devant se dépêcher (- 4 points dans l’ensemble) se réduit de 7 points dans le privé alors qu’elle augmente de 3 points dans la fonction publique », note la Dares.
Les autrices de l’étude émettent l’hypothèse d’un lien entre cette baisse et la diffusion du télétravail, qui concerne habituellement 44 % des cadres. Interrogées, Cécile Girault et Aude Lapinte précisent qu’il ne s’agit que de premiers résultats généraux. L’hypothèse du télétravail, jugée « évidente », est la seule qui ait été examinée à ce stade. D’autres caractéristiques pourront être analysées par la suite.
Les employés peu qualifiés se distinguent par une dégradation de plusieurs indicateurs. C’est le cas concernant l’intensité du travail : la part des employés exposés à ce type de contraintes augmente : « la dépendance vis-à-vis des collègues (+ 6 points), le fait de devoir toujours ou souvent se dépêcher (+ 3 points) ou encore d’être sollicité pour une quantité de travail excessive (+ 4 points) ».
Les employés sont aussi davantage concernés par la dégradation d’autres facteurs, notamment par la hausse des comportements hostiles, de 2 points dans l’ensemble, mais qui atteint 8 points chez les employés peu qualifiés.
La Dares précise que « plus qu’en 2016, les salariés sont visés par des blagues blessantes (+ 3 points) ou des propos obscènes (+ 2 points) » et les femmes sont plus exposées que les hommes, avec un écart qui se creuse (3 points d’écart en 2016 contre 5 en 2024).
Sur ce facteur de RPS, là encore, la situation est très hétérogène. Globalement, le manque d’autonomie, qui concerne 41 % des salariés, recule entre 2016 et 2024 : – 6 points pour les ouvriers peu qualifiés (plus forte amélioration) et – 4 points pour les cadres. Là encore, la situation est plus défavorable pour les employés peu qualifiés (+ 4 points sur le manque d’autonomie organisationnelle).
Sur le manque de marge de manœuvre, cla situation se dégrade pour les employés peu qualifiés (+ 5 points), les cadres (+ 4 points) et les professions intermédiaires (+ 3 points), alors qu’au global, la part de salariés manquant de marge de manœuvre reste stable (31 % en 2024).
À l’inverse, « le manque de capacité de développement recule entre 2016 et 2024, pour l’ensemble des catégories socioprofessionnelles (de 7 points en moyenne) », surtout chez les ouvriers (-10 points pour les qualifiés) : « un sur deux n’apprend pas de choses nouvelles ou ne peut développer ses compétences au travail ».
La part des salariés (71 %) en contact direct avec le public baisse entre 2016 et 2024 (- 2 points) alors qu’elle n’avait cessé d’augmenter depuis 1990. L’enquête de la Dares révèle que ces travailleurs vivent moins de situations de tension avec le public (- 4 points entre 2016 et 2024), mais celles-ci touchent quand même quatre personnes sur dix.
Les employés qualifiés et professions intermédiaires restent particulièrement exposés aux contacts avec des personnes en situation de détresse, en particulier dans la fonction publique : « deux tiers des agents publics sont en contact avec des personnes en situation de détresse, contre seulement un tiers des salariés du privé ».
« En 2024, 27 % des salariés doivent toujours ou souvent cacher leurs émotions au travail (+ 2 points) et les employés, déjà les plus concernés en 2016, le sont encore davantage en 2024 (un tiers d’entre eux) », constate la Dares.
Les femmes semblent particulièrement devoir cacher leurs émotions au travail (+ 10 points par rapport aux hommes), mais aussi devoir calmer des gens (+ 12 points) et sont davantage en contact avec des personnes en situation de détresse (+ 18 points).
Le sentiment d’utilité (+ 6 points par rapport à 2016) et la fierté du travail bien fait (82 % en 2024, + 10 points par rapport à 2016) sont en hausse. Néanmoins, « la proportion de salariés qui s’estiment en situation de « qualité empêchée« par un manque de moyens ne faiblit pas, un salarié sur quatre jugeant ne pas avoir assez de temps pour effectuer correctement son travail et un sur trois pas assez de collaborateurs », alerte la Dares.
Les statisticiens notent aussi que les femmes sont davantage confrontées à ce sentiment, soit par manque de collègues (36 % contre 29 % pour les hommes en 2024), soit par manque de temps (28 % contre 20 %).
La Dares rappelle que « les salariés confrontés à de nombreux changements ressentent davantage d’insécurité et présentent plus de symptômes dépressifs, tandis que la possibilité d’agir sur les changements permettrait d’atténuer ces effets ». Or, quatre salariés sur dix ont vécu une forte modification du travail au cours des douze derniers mois (comme en 2016) et, dans la majorité des cas, ils n’ont pas été consultés.
Une petite moitié estime ne pas avoir reçu d’information suffisante. Sans surprise, les ouvriers sont ceux qui estiment le plus ne pas avoir eu d’influence sur le changement (58 % contre 39 pour les cadres). Mais ces derniers jugent ces changements « imprévisibles et mal préparés ». « Ce sentiment augmente fortement pour eux entre 2016 et 2024 (+ 7 points), tout comme celui d’être dépassé par les changements (+ 2 points) », insiste la Dares.
Alors que certains signaux sont au vert (amélioration des rapports sociaux, peu de craintes pour l’emploi à court terme), les salariés sont plus nombreux en 2024 à ne pas se sentir capables de faire le même travail jusqu’à la retraite (41 % contre 38 % en 2016).
La Dares rattache ce constat au fait que la réforme des retraites avait été adoptée en 2023, soit un an avant l’enquête. On peut se demander comment cette difficulté à se projeter sur le long terme évolue en 2026, dans un contexte marqué notamment par l’essor de l’IA et les effets du dérèglement climatique sur le travail.
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L’exposition aux contraintes physiques ne diminue pas
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| La proportion de salariés exposés à au moins trois contraintes physiques (parmi six) est sensiblement la même par rapport à 2016 : quatre salariés sur dix et 74 % des ouvriers peu qualifiés.
Les contraintes étant : « rester longtemps debout ; effectuer des déplacements à pied longs ou fréquents ; porter ou déplacer des charges lourdes ; effectuer des mouvements douloureux ou fatigants ; rester longtemps dans une autre posture pénible ou fatigante à la longue ; subir des secousses ou vibrations ». En revanche la situation des professions intermédiaires (33 %, + 2 points depuis 2016) et, surtout, des employés qualifiés (35 %, + 4 points) ou peu qualifiés (61 %, + 7 points) se dégrade entre 2016 et 2024. Autre point notable, l’écart d’exposition à ces contraintes se réduit entre les femmes et les hommes (de 10 à 8 points), bien que ces derniers, plus souvent ouvriers, restent davantage exposés. |
* Cette publication est basée sur l’enquête « Conditions de travail et risques psychosociaux » qui existe depuis 1978. Pour ce millésime 2024, 25 300 personnes en emploi ont été interrogées à leur domicile par des enquêteurs de l’Insee sur leurs conditions de travail telles qu’elles les perçoivent.
** Selon le rapport, « le niveau d’intensité du travail reste supérieur à celui des années 1980 et 1990. Par exemple, 50 % des salariés subissent un rythme imposé par des demandes extérieures exigeant une réponse immédiate en 2024, contre 28 % en 1984 ».








