Dans son avis* publié le 2 septembre, l’Anses définit les horaires atypiques par opposition à une semaine standard « s’étendant du lundi au vendredi en journée et dont la durée totale n’excède pas les 8 heures quotidiennes ou les 40 heures hebdomadaires ». Contrairement au travail de nuit, il n’existe pas de définition harmonisée des horaires atypiques. L’agence propose donc une typologie en trois catégories :
- les horaires longs (soit à l’échelle de la journée qui dépasse 8h, soit à l’échelle de la semaine qui dépasse 40h) ;
- les horaires décalés (travail posté hors de nuit, ou travail du soir ou du matin, fractionné ou non)
- et le travail du week-end (samedi et/ou dimanche).
En France, en 2019, entre 56 % et 76 % des actifs en emploi étaient exposés à au moins une forme d’horaires atypiques, entre 18 % et 31 % à deux types différents et entre 5 % et 16 % aux trois types.
L’Anses classe les effets sanitaires selon trois niveaux : avérés lorsque les études montrent des effets néfastes, probables lorsqu’elles les suggèrent et un dernier niveau lorsque les données ne permettent pas d’écarter leur existence.
L’agence rappelle que le terme a commencé à être utilisé dès les années 80, avec la « dérégulation du temps de travail liée aux transformations économiques et sociales », avec un usage courant à partir des années 2010. Ces horaires se justifient par la nécessité que certaines activités soient réalisées sans interruption (services d’urgence, de santé, continuité de production pour les hauts fourneaux), ou à cause de contraintes temporelles liées au vivant (élevage, pêche). Mais ils sont aussi la résultante de « considérations économiques et industrielles telles que l’accélération du changement technique (mode de production, nouvelles technologies, etc.), le renforcement de la compétitivité ou l’amélioration de la rentabilité des entreprises) », voire « le développement de certaines activités de service sur fond de consumérisme de confort ou d’urgence : livraison à domicile, livraison avec des délais de plus en plus courts ».
« La littérature montre que le travail en horaires atypiques dérègle l’horloge circadienne, qui joue un rôle important sur la santé, notamment sur le sommeil et l’état de stress », résume l’agence. Elle avait déjà exposé pour le travail de nuit l’importance de cette horloge circadienne, qui contrôle ou régule, à titre d’exemples, le système musculo-squelettique, la fonction cardiovasculaire, l’immunité, et la fertilité. Son dérèglement est donc susceptible d’avoir des conséquences multiples.
Les experts insistent aussi le rôle central du sommeil, « un facteur essentiel d’équilibre psychologique et de récupération physique et mentale ». Or, les horaires longs sont associés à une réduction de la durée du sommeil, une qualité de sommeil moindre, davantage de difficultés de sommeil et d’insomnie. « Un court sommeil lié au travail en horaires longs serait un médiateur de stress et de dépression » ajoutent les auteurs. Pour les horaires décalés, les études suggèrent une diminution de la durée et de la qualité du sommeil.
« Les horaires longs sont associés à une augmentation modérée, mais significative, du risque d’AVC ou de maladies coronariennes, surtout si le nombre d’heures de travail dépasse les 55 heures par semaine, et ce, d’autant plus si la durée d’exposition dépasse dix ans » lit-on dans le rapport, constat qui n’est pas sans rappeler les travaux de l’Irset.
Des études mettent aussi en évidence une augmentation du risque de prédiabète ou de diabète de type 2. En revanche, l’expertise ne conclut pas à un lien suffisamment établi avec l’obésité.
L’expertise montre « un lien entre exposition aux horaires longs et certains éléments de la santé mentale, particulièrement pour l’anxiété », avec un risque accru d’anxiété « chez ceux et celles qui pratiquent de très nombreuses heures de travail par semaine soit plus de 55 heures ». Le même seuil est relevé concernant le risque de dépression, celui-ci est augmente au-delà de 55 heures par semaine.
Les études suggèrent également que travailler le week-end semble associé à une dégradation de la santé mentale, particulièrement chez les femmes, mais les études sont peu nombreuses. Concernant les horaires décalés, les postes du matin et du soir seraient eux aussi associés à des effets négatifs sur la santé mentale.
Le rapport souligne aussi l’existence d’un lien entre sommeil et humeur : « il est reconnu que l’anxiété et le stress nuisent au sommeil alors que l’insomnie mènerait à une plus grande irritabilité et à une perception plus importante du stress ».
Les données suggèrent une hausse de la sinistralité associée aux horaires longs avec une augmentation du risque d’accident du travail d’un facteur de 1,3 à 2. En revanche, aucune conclusion n’a pu être rendue sur un effet sur les troubles musculosquelettiques (TMS).
Pour le travail le week-end, les études suggèrent l’existence d’effets défavorables sur la santé physique (douleurs et fatigue, TMS et accidents du travail). Mais l’agence reste très prudente et, pour cette typologie d’horaires atypiques ainsi que pour les horaires décalés, le rapport insiste surtout sur le faible nombre de travaux, avec parfois des limites méthodologiques dans les études disponibles.
L’Anses considère que des effets défavorables sur la santé reproductive sont suggérés pour les horaires longs, mais là encore pour le travail le week-end ou les horaires décalés, les données sont insuffisantes pour conclure à l’absence ou à l’existence d’effets.
À la différence du travail de nuit, ce rapport ne met pas en évidence de risque de cancer lié aux horaires atypiques. « Les 11 études retenues par le groupe de travail indiquent une absence d’association avec des horaires longs. Le cancer du sein chez des femmes est la seule association positive […] cependant, étant l’objet de critique méthodologique, ce résultat doit être apprécié avec prudence », précisent les auteurs.
Au vu des effets sanitaires identifiés (voir tableau synthétique en pièce jointe) et du nombre d’actifs exposés à des horaires atypiques, le comité d’experts spécialisé formule plusieurs recommandations et notamment de :
- « définir les horaires atypiques dans le droit du travail, en s’appuyant sur la proposition de typologie du présent avis, afin de construire un référentiel utile à la prévention des risques professionnels ;
- circonscrire le recours aux horaires atypiques de travail aux circonstances dans lesquelles il constitue une nécessité, pour limiter les effets sanitaires et sociaux ».
Quand le recours aux horaires atypiques ne peut pas être évité, le comité appelle à :
- mieux l’encadrer, par exemple en étendant des dispositifs existants pour le travail de nuit aux horaires atypiques : compte professionnel de prévention, abaissement de l’âge de départ à la retraite, suivi médical adapté, etc. ;
- planifier suffisamment à l’avance les plages de travail ouvertes en horaires atypiques en prenant en considération les vœux des salariés lors de l’élaboration du planning ;
- privilégier « la conclusion d’accords dans le cadre de la négociation collective, plutôt que la décision unilatérale de l’employeur » ;
- informer et sensibiliser systématiquement les travailleurs sur les risques liés aux horaires atypiques ;
- intégrer les horaires atypiques comme des facteurs de risques professionnels à part entière dans l’évaluation des risques.
Enfin, au niveau des individus, les experts préconisent de « mettre systématiquement en relation les horaires atypiques et la nature du travail à effectuer et les exigences spécifiques des tâches à accomplir » et de « réaliser une évaluation différenciée des risques professionnels pour les femmes et les hommes dans le cadre des horaires atypiques » rejoignant explicitement les travaux de l’Anact.
Ce rapport déjà à la croisée de la santé au travail et de la santé publique, inclut aussi les enjeux environnementaux et sociétaux avec la prise en compte du « surcoût carbone potentiel des trajets associés aux horaires atypiques comparativement au coût carbone des trajets liés aux horaires standards », mais aussi « des injonctions contradictoires que peuvent générer les mesures d’adaptation au changement climatique » avec l’exemple de l’adaptation à la chaleur diurne qui peut être un facteur augmentant l’exposition aux horaires de travail tôt le matin et/ou tard le soir.
* Cet avis constitue la suite de la saisine de l’agence par la CFTC en 2011 sur l’évaluation des risques sanitaires pour les professionnels exposés à des horaires atypiques, notamment soumis à un travail de nuit. En 2016, l’Anses a rendu son expertise consacrée aux effets sur le travail de nuit. Ce nouveau rapport porte uniquement sur les effets des autres horaires atypiques.








